Maurras

Lorsque Gustave Janicaud, directeur de la Gazette de France expédie Charles Maurras à Athènes lors de la “résurrection” des Jeux Olympiques en 1896, celui-ci n’est pas un inconnu sur la scène littéraire française. Critique à l’Observateur français ou à la Réforme sociale fondée par Le Play, fiché comme catholique, il fonde avec Jean Moréas, en 1891 l’école romane qui acclimate en France le terme de classicisme.

Or en 1890 se place l’épisode, conté par Maurice Barrès dans les Déracinés, de la visite d’Hyppolite Taine à celui qui n’est encore qu’un obscur rédacteur, signe d’élection venu des rangs d’un des plus célèbres positivistes français avec Ernest Renan. Maurras est, dès lors, embarqué, estampillé dans l’avant-garde, le genre dandy bohème sans favoris

Des quatre cercles de Charles Maurras, le catholicisme, l’avant-garde littéraire, le positivisme, les félibres provençaux, l’écrivain martégal ne s’éloigne que du premier, perte de foi qu’il expose à son confesseur l’abbé Penon et qui sera définitive. Aussi en 1896, Maurras, s’il fréquente les royalistes de la Gazette de France et du Soleil, est avant tout considéré comme un esthète pour lequel la politique évoque l’équipe bigarrée de la Cocarde qu’anime Barrès en 1894-1895, un précieux qui reçoit l’appui et le soutien d’Anatole France pour la parution de son recueil de contes philosophiques, le Chemin du Paradis en 1895.

Mais l’homme qui professe une manière de doctrine critique recherche la formule de coexistence entre son nationalisme politique et culturel, sa défense du classicisme, ses exclusives à l’encontre des juifs et des protestants, son positivisme de principe, son égotisme et cette soif d’absolu à laquelle se mesure tout littérateur français depuis le décret de Chateaubriand selon lequel « l’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir, il porte en lui l’immensité ».

La Gazette de France publie ses six lettres entre le 15 et le 22 avril 1896, lettres que Charles Maurras, à son habitude de ciseleur, modifie et intègre au coeur d’ Anthinea, paru en 1901. La dédicace énigmatique du recueil, la destinataire probable, la fille Janicaud, situeraient le jeune homme dans le sillage du Chateaubriand de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Tradition galante de l’exposition du soupirant au danger, recherche d’images pour la composition, enfin exposition échevelée des sentiments, toute la gamme du salonnard peint dans les couleurs pastels du chevalier, minnesänger la fleur au fusil, du temps où on faisait la cour avant l’alcôve, du temps du bordel avec manteau grenat, courtisane dépenaillée et turlute interdite, l’alliance du vice et de la vertu, l’attente en cheveux blonds, tombant d’un sofa ottoman avec billet doux et yeux mouillés.

Au signe de Flore, paru en 1931, usait du vocabulaire de la révélation pour indiquer qu’il vécut une conversion au royalisme lors de son séjour athénien, ce qui permettait aux vieux directeur un peu sourd, au vieux pamphlétaire en redingote de l’Action Française, de se démarquer de deux traditions : celle de l’Athènes bourgeoise qui eut la faveur des libéraux et des républicains au XIXème siècle et celle des contre-révolutionnaires depuis Joseph de Maistre pour lequel le seul modèle, via l’inspiration divine de son législateur, était celui de Sparte.

Dans tous les cas, à la manière de Fustel de Coulanges, Maurras pratique la règle de l’écart au modèle antique mais l’éprouve comme un point de perfection indépassable au sein d’une Histoire où le moderne cherche dans les plis des statues de quoi consteller la coulée des laminoirs, comme disait Bashung, c’est comment qu’on freine


« je reviens de là-bas (…)
plus classique que je n’étais auparavant, (…)
plus éloigné et ennemi du christianisme ; (…)
je ne veux plus songer qu’au parfait et au divin »


Charles Maurras à l’abbé Penon

Outre les références à ses confrères passés et présents1, Charles Maurras assène qu’il n’est pas « moderne » et récuse l’imagination, ce qui permet à tout happy few de le reconnaître dans les habits qui sont les siens, néo-classique et positiviste.

Du pont de sa trière à vapeur, l’écrivain provençal vogue vers la Grèce, dépouillé des contingences de l’homme quotidien et de cette unanimité de muet qui fait le chœur de flanelle du collecteur des sentiments du jour. Suit la métaphore du paquebot comme « couvent laïc », sa mise à l’écart des passagers, mise en scène d’une initiation où le « moi supérieur » entre en contact avec les dimensions d’une Grèce antique qui suspend l’Histoire qu’elle soit conçue comme décadence ou progrès.

La première de ces dimensions plonge dans une Grèce dont les récits homériques et la topographie de l’Athènes classique constituent la trame, la deuxième s’octroie une esthétique toute platonicienne, la dernière épouse le pli d’une expérience spirituelle qui ne doit rien au christianisme.
Dès la première lettre, Charles Maurras désigne Homère comme son prophète et « mio dottore » selon une réminiscence dantesque, preuve qu’il n’a pas oublié le portrait d’Ulysse en navigateur tel que l’exécute l’écrivain florentin si bien que le trajet d’Ulysse (le détroit de Messine qui évoque Charybde et Scylla, la mer Ionienne patrie maritime d’Ulysse, les îles Lipari, le Stromboli et l’île de Panaria qui sont les « angéliques substances » du royaume d’Eole) se peuple d’entités divines (Poséidon, la Mer, les vents, le Soleil) nimbées par cet élément lumineux où s’équivalent clarté, lueur et esprit.

De fait, la mer est un tableau composé de « lignes » et d’ « azur », figures géométriques auxquelles s’adjoint la plus parfaite d’entre elles, le cercle, qui renvoient avec ses dégradés, rondeurs et courbes, à la finitude et dès lors à la mesure, principe de tout ordre. L’Idée cernée, il est clair que Maurras se détache de Chateaubriand et va se séparer de Renan.

En effet, le lieu qui ne cesse de faire retour, dans quatre des six lettres, c’est le couple formé par l’Acropole, la « colline saine » et le Parthénon. L’évocation du lieu n’est suspendue qu’à deux reprises : lors du périple maritime et lors de la clôture des jeux. De plus si le lieu ne cesse d’occuper le champ de vision et l’esprit de l’écrivain, jamais ce dernier n’y pénètre.

C’est donc un espace sacré, au principe d’un exercice spirituel qui avait échappé à Renan pour lequel l’œuvre grecque (lumière, raison, vérité) était le programme de toute vie puisqu’elle se confondait avec la Science. Or la Science venant à bout de la Religion tel était le credo de l’homme de Tréguier.

Maurras, à l’opposé du Renan de la prière sur l’Acropole, écarte toute mention du miracle juif puisqu’il se dit incrédule et n’intervient jamais sur le mode de la défense de la Science, ce qu’il recherche c’est une expérience religieuse restauratrice d’un partage des “Races”. En témoignent, lors de son séjour athénien, sa correspondance avec Jean Moréas où il dit baigner dans un rêve fait de voluptés.

Cette jouissance secrète, il l’éprouve lorsqu’il enlace les Propylées, menacé par la marche bruyante d’américains qu’il ne cesse de qualifier de barbares. Cette volupté il la redouble à l’occasion de ce rite étrange sur les hauteurs de Daphni à Eleusis où il brûle un article de François Coppée lors d’un sacrifice en l’honneur d’Aphrodite. Aussi Maurras observe que le « vrai vainqueur de Marathon…venait de collaborer à la défaite de l’Orient sémitique et chamitique par la Grèce aryenne » et que la religion se définit moins par la foi qui individualise et universalise que par « la communauté de ses sentiments, l’unité de sa conscience dans l’espace et dans le temps » où le possessif désigne la “Race”.

2

« Les hommes de diverses races, mis ensemble,
s’aperçoivent que c’est l’empire du monde qu’ils désirent
pour leur langue, leur goût, leurs sentiments
et pour tout ce qui leur est cher.
Voilà le fond de tous ces rêves d’unité et de concorde universelle »


Charles Maurras

Maurras conçoit la race à l’instar de Renan ou de Taine. Du premier il retient la séparation entre races linguistiques indo-européennes et sémitiques si bien que le génie grec, d’une part, et juif, d’autre part, incarnent le plus haut point de perfection atteint par de tels ensembles, génies qu’il juge incompatibles entre eux. Du second, il retient le déterminisme qu’implique l’usage d’un tel concept et le rôle de la longue durée dans la formation des races. De tels ensembles permettent d’affirmer dans le même temps l’existence de totalités culturelles autosuffisantes et la relativité des valeurs qui s’imposent à chacune. En conséquence, Charles Maurras entend combattre le cosmopolitisme associé aux désordres parce ce que ce cosmopolitisme masque la prétention à « L’Empire du monde » de « nos ennemis éternels », les « anglo-saxons ».

De fait, organiser en 1896 les Jeux Olympiques, c’est dénaturer une cérémonie qui suppose une civilisation commune, c’est livrer le Stade à ces « Yankees », ces « athlètes barbares », ces « sottes gens » maniant les « hourras », c’est profaner le Parthénon en l’entourant de deux pavillons chinois.

Ecoeurement et indignation sont les termes dont use Maurras devant ce spectacle, Capharnaüm c’est le nom dont s’affuble Athènes, au contact de ces jeux dont Pierre de Coubertin fut le concepteur. Les Jeux Olympiques sont l’exact opposé du ravissement mystique qui saisit Maurras au pied de l’Acropole, la contrefaçon d’une cérémonie religieuse dont l’écrivain expose les noms et les objets dans la sixième et dernière lettre : la théorie ou procession des athlètes qui à l’encontre des usages antiques suit et non précède les jeux, la récompense des vainqueurs (la branche d’olivier) pour lesquels Maurras forge le néologisme d’ « olympionices », l’invocation de Minerve et d’Apollon, la présence des spectateurs donc d’un peuple, tout est contrefait.

Se rappelant Fustel de Coulanges, Maurras délivre un premier constat, l’unité d’un peuple est de nature religieuse. C’est pour l’avoir oublié que ces Jeux Olympiques dévoilent un autre visage de la modernité : l’affrontement inéluctable des “races” et sa conséquence, la guerre à venir.

Les seules races qu’il distingue ont pour prétention de conquérir le monde à travers leur civilisation. Il s’agit selon Maurras, des « peuples latins », des « prussiens » et des « anglo-saxons ». Or les « Prussiens » parfois qualifiés d’allemands voire de germains et les « anglo-saxons » ne peuvent être aux yeux des peuples dits latins autre chose que des barbares, ce que symbolise dans la quatrième lettre le lutteur danois Jensen qualifié de « brute » et dont le statut racial incertain, entre prussien et anglo-saxon, permet une confrontation avantageuse avec le rusé Christopoulos, incarnation d’un nouvel Ulysse tenant en échec la force pure.

Les « prussiens », tenus dans la deuxième lettre pour des « barbares germains », sont dotés d’un dirigeant, Bismarck, et d’une politique dynastique active puisque la sœur du Kaiser est la femme du dauphin du roi de Grèce. Ils n’en représentent pas moins un danger moindre que ces anglo-saxons dont la langue est un « patois » ou un « jargon » qui infeste la planète mais qui dans le cas des « yankees » est menacé de dissolution interne puisque la mention de Paul Bourget renvoie à son ouvrage de 1895, Outre-mer, qui prédisait la fin du melting-pot et une future guerre des “races” entre nouveaux immigrants et “yankees”.

Ennemi politique dans le cas “prussien” ou maladie universelle en ce qui concerne les “anglo-saxons”, Charles Maurras identifie les obstacles à la résurgence d’une civilisation gréco-latine dont il pense la vocation universelle sous l’égide de la France.

3

« Le salut public …exige…
que la première magistrature de l’Etat
soit au-dessus des lois écrites
ou plutôt constitue elle-même une loi vivante,
un arbitraire intelligent »


Charles Maurras

La dernière leçon que tire Maurras de son séjour athénien est une leçon politique. Il conçoit les « passions patriotiques » comme premières et ne cesse de traiter les drapeaux des nations comme autant de métonymies des peuples en présence. Le « drapeau blanc et noir » du Reich impérial, les « drapeaux de l’Union » pour les Etats-Unis et le drapeau « bleu de ciel » de la jeune nation grecque autant d’affirmations qui composent la signalétique de ces mêmes passions.

La nation chez Maurras est un héritage : d’abord un nom, celui d’ « Hellène » emprunté à l’Antiquité et par lequel les chrétiens byzantins désignaient les païens. C’est aussi la célébration d’une histoire, tel cet épisode du marathon qui révèle la “grécité” enfouie dans ce peuple qui redevient celui de Cécrops. Enfin c’est la défense des valeurs, tel ce sens de la mesure dont s’éloigne pour son malheur le vainqueur de l’épreuve du marathon, Spiro Louys, en un mot une promesse qui tient du serment et dont on ne peut se dédire. La morale de la nation, en conséquence, c’est celle du devoir patriotique inconditionné.

Toutefois le danger qui menace la nation est le désordre que porte la foule qui « hurle et trépigne » mais aussi les parlementaires écartés des « premières charges de l’Etat » et la puissance de l’argent qu’incarne la banqueroute et dont un chef de parti porte la responsabilité, Mr Tricoupis.
Dès lors, la seule fonction porteuse d’ordre est la fonction royale qui incarne la centralité, comme point focal du Stade où les « personnages de sang royal » occupent la tribune, fonction qui suscite le dévouement, celui des fils du Roi Georges, et le charisme, les « Vive le Roi et Vive le Diadoque » proférés par la foule.

La fonction royale préside à l’ordonnancement militaire, non seulement à travers les uniformes dont s’affublent les personnages royaux et qui contrastent avec les « horribles » chapeaux noirs de la foule anonyme, mais surtout lors de la cérémonie de la remise des trophées pour laquelle Maurras compare, sans ironie aucune, le roi, « grave et solennel » à un « bon colonel ».

Outre que l’ordonnancement militaire renvoie à la géométrie donc à cette mesure dont Maurras fait, dans le sillage de Platon, un critère de la beauté, il existe dans le texte une opposition entre le rapport qu’entretient le Roi avec son peuple et celui, inconstant, qui affecte le peuple dans le choix de ses héros, en l’occurrence, Spiro Louys.

Qualifié de « mauvais petit paysan », ce dernier, vainqueur de l’épreuve du marathon et couvert de bienfaits n’est pas à la hauteur de l’amour que lui porte son peuple, il y a là comme un conte à l’usage des boulangistes et une condamnation radicale non seulement des mécanismes démocratiques mais aussi des élans césariens qu’entretient le mythe du sauveur car pour l’auteur martégal la seule autorité qui soit salvatrice, c’est l’autorité légitime, celle que consacrent les siècles.

Maurras n’a pas attendu 1898 et son article sur le colonel Henry pour se lancer sur le chemin de la politique. Dès son séjour athénien, il dispose d’une pensée cohérente. Dès lors qu’un processus de lutte entre « races » est identifié par l’écrivain martégal, il en tire les conclusions politiques qui le conduisent à réclamer la concentration du pouvoir de décision dans une seule main et l’unification spirituelle de la nation autour d’une religion commune, la liaison entre les deux dispositifs passant par la fonction royale.

D’autre part, si les hommes de la Révolution ont pu se penser comme les restaurateurs des républiques antiques et dès lors les contemporains de Lycurgue, Maurras témoigne d’un aspect quelque peu gnostique de la culture humaniste des lycées français. En effet, la culture grecque ne vaut à ses yeux que comme affirmation du génie de la « race aryenne », génie qui s’est transmis à la France lors du XVIIème siècle, dès lors elle est un mystère qui ne s’appréhende que par initiation. Aussi à l’encontre de Condorcet qui situait Athènes sur l’échelle des progrès de l’esprit humain donc à distance, Charles Maurras la dispose dans une intemporalité qui la constitue en objet de culte et de méditation.

Le flamand n'est pas rose...

Je ne me serais pas permis d’apostropher aussi cavalièrement Guy Verhofstadt, président du groupe libéral au Parlement européen, si je n’avais pas regardé la vidéo (voir ci-dessous) du discours de Dany Cohn-Bendit lors du vote sur la validation de la nouvelle commission Barroso par le parlement de Strasbourg. Verhoftstadt, celui qui a une tête de grand Duduche à la Cabu, n’a pas l’air de s’offusquer lorsque Dany essaie de faire taire d’un “Ta gueule !” sonore son collègue socialiste allemand Martin Schulz, qui ne cesse de l’interrompre dans sa péroraison. Et puis, j’ai appris à connaître suffisamment les Flamands lors d’un long séjour à Bruxelles au début de ce siècle pour savoir qu’ils préfèrent qu’on leur dise sans détour ce qu’on a sur la patate (à frites), plutôt que de tourner autour du pot.

Guy Verhofstadt, donc, ancien premier ministre du royaume de Belgique, originaire de Gand et membre du parti Flamand Open-VLD (libéral, centre-droit laïc) a commis, jeudi 11 septembre, un article dans Le Monde sobrement intitulé “Il y a quelque chose de pourri en République française…” On sent déjà que l’auteur vise haut : rien moins que la notoriété persistante que vous garantit la petite phrase qui fait mouche dans un contexte donné, comme “La France s’ennuie” de Pierre Viansson-Ponté à la veille de mai 1968, ou “La France moisie” de Philippe Sollers en 1999.

La suite, hélas pour son auteur, ne devrait pas favoriser la promotion de son titre au rang des formules prophétiques. Il ne s’agit, en fait, que d’une prise de position d’un voisin belge, sous-catégorie flamande, à propos du débat lancé par Nicolas Sarkozy et Eric Besson sur l’identité nationale. Il reprend à son compte, sans aucune valeur ajoutée qu’aurait pu apporter un regard extérieur, les arguments développés par les adversaires français de ce débat : il aurait servi de défouloir aux beaufs racistes, stigmatisé les musulmans de France au nom de la lutte contre la burqa, etc. C’est, à ses yeux, une remontée de la France maurrassienne, comme on parlerait d’une remontée d’égouts.

Ce papier n’aurait mérité qu’un haussement d’épaule distrait avant d’être confié à son destin de contenu de poubelle de tri sélectif, s’il n’émanait pas d’un ressortissant d’un peuple dont le rapport a l’identité nationale se manifeste de manière brutale et provocatrice, avec des excès racistes et xénophobes plus violents, en paroles, que partout ailleurs en Europe occidentale.

Il s’agit des Flamands, dont la tolérance à l’autre, en particulier à leurs compatriotes francophones établis au delà de la frontière linguistique est si admirable qu’elle fait régulièrement l’objet de remontrances du Conseil de l’Europe. Certes, Guy Verhofstadt ne fait pas partie de la frange la plus ouvertement flamingante de la classe politique flamande : l’OpenVLD, parti de la bourgeoisie laïque des villes, ne clame pas de manière tonitruante sa volonté de “flamandiser” au kärcher tous les individus demeurant sur la terre des Flandres, comme l’extrême droite du Vlams Belang ou les sociaux-chrétiens de l’actuel premier ministre Yves Leterme. Mais, au parlement, le parti de M. Verhoftstadt vote comme les autres pour la division de l’arrondissement électoral Bruxelles-Halle-Vilvorde, qui interdirait aux francophones de la périphérie de Bruxelles de voter pour des partis s’exprimant dans leur langue. Ce parti est happé, sans grande résistance, par un courant nationaliste impulsé par les Bart De Wever et Jean-Marie De Decker. Je n’ai jamais entendu Guy Verhofstadt, ni aucun de ses amis, protester contre les tracasseries mesquines dont sont régulièrement victimes les résidents de Wezembeek-Oppem ou de Rhodes-Saint-Genèse, qui ont le défaut de vouloir d’exprimer dans la langue de Molière.

Monsieur Verhofstadt trouve grotesque et ridicule que l’on apprenne La Marseillaise dans les écoles françaises, mais il oublie de dire que c’est par rejet profond de la Belgique unitaire que la plupart de ses compatriotes refusent de chanter l’hymne du Royaume, La Brabançonne. L’épisode d’Yves Leterme piégé par un journaliste et confondant cet hymne avec La Marseillaise est resté dans toutes les mémoires. “La loi, le roi, la liberté” : ces mots sur lesquels s’achève le chant des Belges sont considérés comme ringards par la plupart des Flamands. À ceux qui voudraient, comme Verhofstadt, que les Français les imitent en snobant La Marseillaise, il n’est pas interdit de conseiller qu’ils s’occupent de leurs oignons. Ou de leurs chicons.

Lutter contre le nationalisme borné, celui qui exclut au lieu d’intégrer, voilà une bonne idée qui nous est rappelée sans ménagement par un voisin qui, apparemment, ne nous veut que du bien.

Je serais curieux de voir la réaction de Guy Verhofstadt si un homme politique français de premier plan s’avisait, par exemple dans une tribune publiée par un quotidien francophone belge de qualité, à proclamer qu’il y a quelque chose de pourri dans les provinces de Flandre, avec des arguments autrement plus probants que ceux avancés par lui pour nous faire honte.

Juillet...

Le goût d’une bouche
Le poids d’un sein dans la robe en lin
C’était il y a si longtemps c’était en juillet
Ma tristesse se date dans l’été triomphant
Comme les dates sur une stèle

Créteil, Ile de France...

Au sortir du métro, descendre l’escalier, on y croise une boutique afro, Aminata que ça s’appelle, un truc malien ou sénégalais qui attend le client comme une perle rare, du côté du guichet RATP, un antillais en pull bleu s’affaire, des jeunes lycéennes tendance pétasses houspilleuses agitent leurs breloques et leurs ongles vernis, elles voudraient pas qu’on oublie qu’elles existent, qu’elles sont là, alors elles gueulent.

Ensuite, remonter un escalier douteux, éclairé au néon faiblard, des senteurs de pisse et de javel puis le jour venant, j’entends des cris d’enfants, je regarde droit devant, ça s’appelle ora torah, un complexe qui abrite des gamins à kippa qui jouent au foot, s’engueulent, crient. Ce qui m’intrigue ce sont les pilonnes de défense qui barrent toute l’école, je me dis dans un premier temps, parano juive, qu’est ce qu’ils fabriquent à transformer une école en camp fortifié, en ghetto à chaîne, acier et interphone. J’avance comme dans un travelling toutes les fenêtres sont criblées d’impacts, pierres, balles, parpaing, tout a dû y passer.

Autour, les bâtiments d’une agence solidaire et celui de la Caisse des Allocations familiales sont intacts, rien ne laisse présager que l’esplanade Félix Eboué sent son kiffe la racaille avec poubelles envolées en volutes de fumées et carcasses de voitures encore noires de leur holocauste quotidien en honneur d’un dieu vicelard qui se fait appeler Niklafranceélappolisse, dybbuk larvaire qui creuse la cervelle des sinistrés à capuche.

Dieudonné doit être content, les forces sionistes ont été contenues dans un bunker. Je ne crois pas qu’un jour les afro-maghrébins spécialisés dans le rôle de lumpenprolétaire victime de la société s’en iront, parce que tout simplement il est peu de nations qui dépouille une partie de ses membres pour entretenir le carnaval triste de ceux qui se prétendent des parias alors qu’ils habitent des appartements, sont soignés, habillés, nourris, éduqués, instruits, torchés et accompagnés sans aucune réciprocité.

Les autres afro-maghrébins sont par nature invisibles, inconnus des médias, planqués dans une malle avec marqué dessus, RAS, quand on veut montrer qu’on n’est pas dupe, qu’on sait bien que tous les afro-maghrébins ne sont pas des trimards, comme au zoo on sort les spécimens dits représentatifs et on agite le flacon de la discrimination positive et de la diversité qui ferait vomir n’importe quel individu pourvu d’un peu d’honneur et d’orgueil.

En revanche, je ne suis pas sûr que les juifs resteront, non pas parce que les juifs seraient des victimes éternelles et des justes parmi les justes, toutes choses que professent à longueur d’antenne les loukoums verdoyants de la bonne parole, les Attali, BHL et consorts, mais parce que les juifs obéissent comme le disait Péguy à deux logiques, celles de la mystique et celle de la politique.

Côté mystique, les trublions des Yeshivot continuent à vivre au rythme de la Torah et des observances dictées par le Talmud, parfois ils prennent le chemin de la kabbale, d’autres fois, la voie sans issue des messianismes d’opérette qui pensent que Dieu enverra son Messie faire un aller et retour avec dans ses bagages la liste des élus. On trouve aussi quelques adeptes de la négation à la Badiou, ça donne le renversement suivant, le juif fut le PERSÉCUTÉ, plus Christ que le Christ, aujourd’hui c’est le sans-papelard qui s’échine dans la restauration, demain le débouté du droit d’asile et des allocs.

Côté politique, les juifs sont comme tout le monde, ils aiment le pouvoir, l’argent et la vulgarité qui va avec, le dîner du CRIF c’est le gala des faux-culs à bagouzes, qu’il faudrait révérer parce qu’ils sont juifs, « à bon » qu’on se dit « t’es aussi con que le goy à tête d’épagneul qui trouve que la frontière de la France se trouve sur le Jourdain et je dois te saluer ? ». Il vous dira que oui, que la Shoah, tout ça, que Vichy, que l’inexcusable, que donc les juifs c’est spécial quoi et puis il repartira en coulisses faire ses petites affaires avec sa mezouzah portative.

C’est ça le politique juif lambda, silencieux durant l’affaire Dreyfus, pas de vague les gars, hissant les couleurs bleue et blanche aujourd’hui en scandant Shoah et Israël comme s’il s’agissait de talismans, dans la Bible on appelle ça de l’idolâtrie, mais il n’y a que lui qui ne le sait pas.

Oui, un jour des juifs partiront parce qu’ils auront vécu dans un ghetto volontaire, parce qu’ils se seront persuadés que ceux qui ne les révèrent pas en se signant pour les fautes d’un Etat-croupion sont des antisémites, parce que des branleurs ont trouvé leur cible en canardant des synagogues et des écoles, parce que, selon l’enseignement des prophètes, leurs politiques les ont toujours conduit à la catastrophe, parce qu’ils ont désappris la France et sa langue de juristes, de moralistes et d’écrivains.

30 janvier 1972...

"Bloody Sunday" à Derry, en Irlande du Nord. Alors qu'une manifestation pacifique s'apprête à se disperser, les parachutistes anglais commandés par le lieutenant-colonel Dereck Wilford tirent sans sommation sur la foule. Quatorze personnes sont tuées, dont six enfants de moins de treize ans. Les familles des victimes n'obtiendront jamais réparation.

Depuis guerre...

La France de 2010 ne ressemble en rien à celle de 1945, c’est une évidence qui se voit. Je me souviens encore de cette séquence des 400 coups tournée dans un théâtre de Guignol. On chercherait en vain en cette année 1959, en plein Paris, un noir, un chinois, un arabe dans ces visages hilares ou terrifiés qui sont ceux des enfants quand ils viennent se chauffer à la fiction des théâtres de marionnettes. Alors, comment tout est arrivé ? Les immigrationnistes disent c’est comme ça et c’est très bien, les complotistes y voient la perversité de nos élites mondialisées vendues aux loges judéo-quelque chose, je préfère diviser en séquences.

Entre 1952 et 1974, la France connaît l’expansion la plus forte de son Histoire récente. Les énergies déployées transforment absolument tout le paysage social, la bourgeoisie n’est plus ce qu’elle était et la France rurale et ouvrière prend un tour métamorphique, les villes sont trouées par les axes automobiles, comme centrifugées dans les grands ensembles, les ZAC, ZUP et compagnie.

L’hexagone est un immense terrain d’expérimentations où la prospérité masque les ascensions sociales et les déclins irréductibles, cette France de Jour de fête qui part en vrille pour ne jamais revenir, oui ne te demande pas pour qui sonne le glas, il sonne pour toi. Des transferts massifs de population sont opérés en provenance de la péninsule ibérique, du Maghreb, des Antilles, bientôt du Vietnam et d’Afrique noire. Chaque vague joue les soutiers de l’industrialisation à marche forcée et de l’urbanisation à coulée continue, c’est le temps des grands rêves caressés d’une fin à venir de la pauvreté et d’une société de l’opulence, on se dit jeune et en forme, c’est là qu’intervient 68.

On veut chevaucher le flux des désirs, on veut vivre mais on ne sait pas trop comment faire, 68 dira cours camarade le vieux monde est derrière toi, on ramassera alors dans ce bibelot aboli d’inanité sonore du mois de mai l’impératif suprême : Jouir sans entraves, le festivisme est né.

Le vieux monde plein de passions basses est radiographié, on ouvre le Carnaval des figures marginales : l’OS algérien danse dans les bras de la sorcière, la folle perdue dans ses falbalas et ses cris aigus tend la croupe au prolétaire, le résistant s’abouche au schizophrène, on s’interroge gravement en hurlant à la répression du désir des enfants, tout devient libidinal et chaque bite enfournée, chaque vulve assaillie, chaque anus dilaté préparent les lendemains d’orgasme, on a convoqué le sabbat, Satan va venir en grande pompe, reste à chier sur la Croix.

En 1976, Chirac signe sa circulaire sur le regroupement familial, Stoléru trouve que c’est une chance pour la France, Coluche fait son sketch sur le CRS arabe, on croit que tout sera toujours comme après 68, croissance, désirs et fous moi là.

Dès lors, intervient un phénomène inédit dans l’Histoire de ce pays : quelque un à deux millions d’immigrants sont accueillis en 30 ans alors que règne un chômage de masse, que le tissu urbain se délite, que la vieille culture française est en miettes, que la délinquance se fait plus juvénile, plus agressive et plus bronzée que dans le temps des petits poulbots.

Comme il n’est plus question de résoudre quelque problème que ce soit, on liquide l’Etat-Nation, on instaure l’antiracisme comme rite commun, on plonge dans le vide avec Le Pen et les frontistes en punching-ball, on agite le spectre des années trente, du fascisme, la music-box du no pasaran tandis que les baby-boomers à capitaux s’agitent et continuent sur le train d’enfer du Jouir sans regrets ni remords.

On bouffera de tous les débats foireux et c’est toujours d’eux qu’ils causent, cette première génération festiviste.

Deux Georges...

Orwell (1903-1950) et Bernanos (1888-1948) : ces hommes sont des contemporains qui ne se sont jamais croisés. Ce n’est pas très grave, l’un comme l’autre n’étaient pas de leur temps et partageaient malgré tout le seul point commun qui vaille pour les écrivains qui dureront : une allergie métaphysique à leur époque. Ce point commun conditionne tout le reste : les désespoirs, les colères, les refus, une certaine façon d’être au monde pour témoigner de l’horreur de vivre et de l’honneur de vivre, au siècle de la mort massifiée.

A ma gauche non stalinienne, George Orwell, de son vrai nom Eric Blair, rejeton d’une famille anglo-indienne, déclassé comme toute une génération d’intellectuels de cette époque encore ossifiée par les castes victoriennes. On pourra lire le trop méconnu Tels, tels étaient nos plaisirs pour comprendre la charge d’humiliation que peut représenter d’être l’enfant le moins riche dans une prep school au début du siècle dernier.

A ma droite non fasciste, Georges Bernanos, élève des jésuites, né à Paris, mais enfant du Pas de Calais, ce middle of nowhere propice aux angoisses pour le curé de campagne et au suicide pour les Mouchette, ces lolitas de la déréliction.

Quand George Orwell aurait voulu quitter l’Angleterre étouffante de Et vive l’aspidistra ou pré apocalyptique d’Un peu d’air frais, George Bernanos crevait de rage et de tristesse dans la France timorée de la Troisième République, celle de La grande peur des bien pensants, du radical opportunisme et de l’amnésie d’une Histoire de France à qui plus personne ne veut se rallier. Quand Orwell aura été policier en Birmanie dans sa jeunesse, Bernanos, lui aura eu plus souvent qu’à son tour à faire avec les forces de l’ordre : bagarres contre les prêtres ralliés, complots pour restaurer la monarchie au Portugal, coup de poing avec ses copains les Camelots du Roy. « Pour tout dire, j’aimais le bruit ». On ne saurait mieux dire.

Pourtant, Bernanos et Orwell ont aussi eu en partage des allures d’hommes terriblement quotidiens, des postures de héros simenoniens. Il y a dans leurs œuvres respectives des odeurs de garnis, des mélancolies de meublés, des tables d’hôte à la lumière chiche. Ils ont vécu la vie moderne, celle d’après 1918, la vie d’une terre qui commence à se couvrir de non-lieux dirait Marc Augé(1), quartiers sans âme, campagnes quadrillées par le remembrement agricole, hall de gare, de banques.

Bernanos, inspecteur d’assurance, dans les trains entre Fressin et Bar le Duc : « 27 juin 1924. Je vous écris dans un ignoble café de Rethel. Il n’y a d’humain ici qu’une souillon qui va de table en table et répète :Un bock, M’sieu ? ». Orwell, même époque, qui transpose son quotidien mal éclairé d’employé de librairie dans Et vive l’Aspidistra : « Gordon sortit sa clé et tâtonna avec dans le trou de la serrure- dans ce genre de maison la clé ne va jamais parfaitement bien dans la serrure. » Le sordide de l’inadéquation, le post-naturalisme du désastre mais malgré tout la foi chevillée au corps : Dieu pour Bernanos, le Socialisme pour Orwell, et l’urgence d’une œuvre pour les deux.

Retrouver la figure du monde devient un impératif catégorique. Orwell verra la Birmanie, certes, mais il ira beaucoup plus loin à la rencontre de l’homme nu. Pas besoin d’Afrique, d’horreurs coloniales. Le quai de Wigan suffira, exotisme horrible de la silicose des mineurs du nord de l’Angleterre ou Dans la dèche à Paris et à Londres, à perdre sa santé dans les dortoirs qui sentent la tuberculose et les soupes populaires qui sentent le chou : « J'aimerais comprendre ce qui se passe réellement dans l'âme des plongeurs, des trimardeurs et des dormeurs de l'Embankment. Car j'ai conscience d'avoir tout au plus soulevé un coin du voile dont se couvre la misère. » L’expérience d’Orwell aurait évidemment plu à Bernanos, le catholique intégral mais pas intégriste. Bernanos aussi sait que la misère est la honte du monde, mais pour lui c’est Dieu qu’on blesse. Il le scande, il le slame, c’est partout le Christ aux outrages dans les nouvelles fabriques concentrationnaires où crèvent « les humiliés et les offensés ». Apostrophant la bourgeoisie au début des Grands cimetières sous la lune, il écrit : « Il est affolant de penser que vous avez réussi à faire du composé humain le plus stable une foule ingouvernable, tenue sous la menace des mitrailleuses. »

Diogène cherchait un homme, il en aurait trouvé au moins deux avec Orwell et Bernanos et pourtant l’espèce se fait rare dans l’Europe des années trente. On a pris de sales habitudes avec le genre humain depuis les abattoirs de Verdun, du Chemin des dames mais aussi dans les usines Ford taylorisées ou sur les chantiers des grands travaux du nazisme et du fascisme. On a tendance à ne plus distinguer que deux sortes d’individus : l’esclave et le surhomme. C’est ce que fuit Bernanos quand il part au Brésil en 1938, ce monde de robots cruels, celui que peindra en 49 un Orwell agonisant, écrivant 1984 comme un testament. Ces deux-là ont toujours eu l’intuition du massacre et cette intuition, c’est la Guerre d’Espagne qui va la vérifier.

Ils vont lui consacrer chacun un livre qui paraît la même année, en 1938 : Les grands cimetières sous la lune pour Bernanos, Hommage à la Catalogne pour Orwell. La fracture qui s’opère pendant une guerre civile ne s’opère pas seulement entre des classes sociales, des régions ou des ethnies, elle traverse les individus eux-mêmes, dans une sorte de schizophrénie idéologique, de déchirement intérieur. Orwell et Bernanos vont constater la même chose. Le camp qui devrait être le leur est monstrueux. Bernanos devrait acclamer Franco, ses bataillons maures et ses évèques chamarrés, au nom du Christ-Roi et de sa victoire sur le matérialisme athée tandis qu’Orwell devrait soutenir sans nuance l’héroïsme de l’armée républicaine sous équipée, la furie sublime des anarchistes, la générosité des brigades internationales qui montent au feu avec cinq cartouches par fusil. Oui, mais voilà, Orwell et Bernanos sont affligés d’un mal terrible : l’honnêteté.

Engagé dans les rangs du POUM(2), Orwell constate la reprise en main par les plus durs des staliniens du camp républicain. La république veut les avions de l’URSS ? Le guépéou veut des têtes, et elle les aura. Orwell n’oubliera jamais pas les arrestations sauvages dans les rues de la Barcelone de mai 37. Bernanos, quant à lui, osera s’exclamer à propos de ce conflit et la complicité objective du clergé espagnol avec les massacres de paysans et d’ouvriers : « Excellences, Vos Seigneuries ont parfaitement défini les conditions de l’Ordre Chrétien. Et même à vous lire, on comprend très bien que les pauvres gens deviennent communistes. »

Ces deux-la ont eu un courage rarissime chez les intellectuels : être capable de tirer contre leur camp. Ils ne l’ont pas fait par dandysme, mais plutôt par ce qu’Orwell qualifiait fort justement de « common decency » , cet autre manière, modeste, de désigner l’honneur. Cela suffit à les réunir pour l’éternité, et à les ranger côte à côte dans nos bibliothèques, sans souci de cohérence alphabétique mais plutôt par nécessité méthodologique car nous allons avoir de plus en plus besoin des deux, en même temps.

L'empire de la brutalité...

le chef breton Calgacus dont Tacite inventa le discours :

« Et au-delà rien que des flots, des rochers et plus dangereux encore, les Romains, dont on chercherait en vain par la soumission et la réserve à limiter l’insolence. Brigands du monde, depuis que, dévastant tout, ils n’ont plus de terres à ravager, ils fouillent la mer ; avides de posséder si l’ennemi est riche, de tyranniser s’il est pauvre, ni l’Orient ni l’Occident ne les ont rassasiés. Voler, massacrer, ravir, voilà ce que leur vocabulaire mensonger appelle l’empire, et où ils créent un désert, ils disent que c’est la paix »

Tourismisme...

La survalorisation du Sud s'explique autant par des raisons idéologiques (reliquat du tiers-mondisme, mauvaise conscience européenne, pseudo-refoulé de l'esclavagisme) que climatiques (le fantasme des mers du Sud.

Jardin secret...

On dit que le pouvoir corrompt. Il serait plus exact de dire que le pouvoir attire ceux qui sont corrompus ou corruptibles. Les gens sains sont généralement attirés par d’autres choses que le pouvoir.

Pauline n’ira plus à la plage

Eric Rohmer est mort à 89 ans.

Eric Rohmer.
En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire.

Eric Rohmer, royaliste de cœur et cinéaste de génie, a illustré cet apparent paradoxe par des films tellement français que si notre pays disparaissait, on aimerait que les archéologues du futur tombent plutôt sur un dévédé de Ma nuit chez Maud que sur un roman de Christine Angot. Ce serait tout de même mieux pour comprendre qui nous fûmes réellement, pour comprendre ce qui ne mourait pas en nous, malgré toutes les mondialisations malheureuses et tous les désenchantements programmés d’une planète uniformisée par un progrès suicidaire.

En effet, qui mieux que Rohmer pour donner à voir et à savoir ce qu’a été notre façon nationale de jouer avec l’amour et le hasard et d’oublier qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Comment nous avions l’art, également, de parler de sentiments et de raison, un pull bleu marine sur les épaules, tout en contemplant la sensualité rêveuse de Marie Renoir dans L’Amie de mon amie ou la désinvolture acidulée d’Amanda Langlet dans Pauline à la plage.

Eric Rohmer, né en 1920, était l’aîné d’une bande d’élégants voyous cinéphiles et cinéphages que l’on a appelé la Nouvelle Vague à la fin des années 1950. Parce que Godard a tourné La Chinoise au moment du maoïsme, que Chabrol a passé sa carrière à stigmatiser le bourgeois sanguinaire, le garagiste beauf ou la Bovary en robe Paco Rabanne et que Rohmer lui-même a fait jouer à Pascal Gregory un édile du PS dans L’arbre, le maire et la médiathèque, on a souvent cru, par une erreur d’optique assez amusante, que ces garçons dans le vent, barricadés dans les Cahiers du Cinéma, étaient des avant-gardistes las du monde ancien.

C’est oublier un peu vite que Godard ne croit qu’au sujet et à l’individu, pariant toujours sur Pierrot Le Fou et Michel Poiccard contre les flics du structuralisme, que Chabrol est un misanthrope gourmand qui fait lire Céline à des chocolatiers suisses, qu’Alain Cavalier tourne des films splendides de noirceur mais est fasciné par l’OAS comme dans Le combat dans l’Ile ou L’Insoumis et, last but not the least, que Truffaut préfère adapter David Goodis et William Irish plutôt que de faire semblant de s’intéresser aux idées générales.

C’est que la Nouvelle Vague, et Rohmer au premier chef, ont eu une intuition géniale, la même que celle du prince Salina dans Le Guépard : “Il faut que tout change pour que rien ne change.”

Tout changer, cela signifiait rejeter une narration cinématographique usée qui mimait le récit littéraire et à laquelle on ne croyait plus. Tout changer, c’était aussi transformer jusqu’à la nature du son et de l’image avec le Nagra et le 16 mm, c’est à dire savoir dompter sans complexe la technologie. Ce n’est pas un hasard si dans L’Anglaise et le Duc (2001), Rohmer fait appel au dernier cri en matière d’image de synthèse pour parler de la Révolution française et, néanmoins, approuver la lucidité désespérée d’une Grace Elliot royaliste contre la naïveté sympathique et dangereuse de Philippe d’Orléans.

Ne rien changer, en revanche, c’était cajoler cette idée réactionnaire mais incontestable et délicieuse d’un éternel féminin. Ne rien changer, c’était conserver ce goût du français, la langue la plus précise et la plus agréable qui soit pour la conversation, idéale pour disserter du tracé des frontières et de celui des émotions, une langue préservée depuis l’Astrée1 et objet d’une course de relais dans le Temps avec Marivaux, Musset et Morand dans le rôle des passeurs. Cette même langue qui se retrouvait, toujours aussi pure, une nuit enneigée de Noël, à Clermont-Ferrand, dans la bouche délicieuse de Françoise Fabian.

Mais le plus important, pour nous, c’est que nous avons appris les jeunes filles avec Rohmer, le Rohmer des Comédies et Proverbes, ces trésors improbables qui scintillaient dans les sinistres années 1980. Nous avions vingt ans, et sur l’écran nous voyions des garçons qui roulaient en 4L sur des voies rapides mais parlaient comme chez Chardonne. La carte du tendre se superposait magiquement au plan de Cergy-Pontoise. Nous désirions ces femmes qui peignaient des abat-jours dans des boutiques branchées de province. Elles étaient belles comme les amies de nos mères mais avaient la distance amusée des Précieuses et nous disaient, comme Madame Deshouillères : “Un amant sûr d’être aimé / Cesse toujours d’être aimable.”

Quant à nos petites amies, finalement, leur inconstance nous surprenait à peine. Nous étions renseignés depuis longtemps par Pascale Ogier dans Les nuits de la pleine lune : danser sur Elie et Jacno n’empêche pas de badiner avec l’amour, bien au contraire. Et, de toute façon, ce sont toujours elles qui pleurent à la fin.

Comme nous allons, maintenant, pleurer Eric Rohmer.

1.Sujet du tout dernier film de Rohmer, Les amours d’Astrée et Céladon. ↩

Marmontel...

La cause de la justice et de la vérité n’a pour elle que leurs amis, et c’est le petit nombre : la cause des passions a pour elle tous les hommes qu’elle intéresse ou qu’elle peut intéresser, d’autant plus ardents à saisir l’opinion favorable au désordre, qu’elle les sauve de la honte, leur assure l’impunité, et les délivre du remord.